Darcy Burke

Extrait : Le Vicomte blessé

Livre 16: Les Insaisissables

Chapitre Un

Londres, mai 1819

Jane Pemberton fredonnait tout bas en nouant les rubans de sa coiffe sous son menton.

— Je vais juste faire un petit tour sur la place avant la réunion, Culpepper.

Le majordome, un homme très compétent et imperturbable aux épais cheveux châtains et aux yeux marron, approchant la quarantaine, inclina la tête.

— Bonne promenade, mademoiselle Pemberton.

— Merci.

Jane lui sourit alors qu’il tendait la main vers la porte. Même si elle n’avait emménagé dans cette maison que depuis un peu plus de quinze jours, elle s’y sentait parfaitement à l’aise, en grande partie grâce à la gentillesse et au soutien de Culpepper. Ils étaient les bienvenus, vu le désastre qu’elle avait causé en s’installant ici, dans la maison de son amie Phoebe Lennox.

Non, pas Phoebe Lennox. Elle était désormais la marquise de Ripley, après avoir épousé le marquis quinze jours plus tôt. Aujourd’hui, c’était la première fois que Jane la revoyait depuis le mariage.

Culpepper ouvrit la porte et Jane s’avança vers le seuil. Elle s’arrêta avant de trébucher sur un…

— Juste ciel! Il y a un homme sur le pas de la porte!

Jane s’accroupit et déplaça le chapeau de l’homme, qui était de travers et couvrait la plus grande partie de son visage. Du moins, elle pensait que c’était un visage. Son œil était si enflé qu’elle doutait qu’il puisse l’ouvrir, et une coupure marquait le haut de sa joue, couverte de sang séché. Il y en avait également dans l’espace entre son nez et sa bouche, et sa lèvre inférieure était fendue. Qui qu’il soit, il s’était violemment battu.

— Est-il vivant? s’enquit Culpepper.

Jane se pencha sur l’homme et approcha sa joue de sa bouche et de son nez. Son souffle, qui empestait l’alcool, lui indiqua qu’il respirait encore.

— Oui. Emmenons-le à l’intérieur.

— Je vais chercher Jones, annonça Culpepper, faisant référence à l’un des valets de pied.

Une fois le majordome parti, Jane repoussa les sombres cheveux ondulés de l’inconnu pour les écarter de son visage abîmé. Qui était-il, et pourquoi se trouvait-il sur le pas de sa porte?

Culpepper et Jones arrivèrent et le portèrent dans l’entrée. L’inconnu gémit, mais n’ouvrit pas les yeux.

— Emmenez-le dans la chambre à coucher à l’avant.

C’était la chambre que Jane avait occupée à son arrivée, mais Phoebe avait insisté pour qu’elle prenne la sienne, qui était plus grande et disposait d’un salon attenant. Comme Phoebe résidait désormais avec son mari à Hanover Square, juste en bas de la rue, Jane n’avait pas refusé.

— Oui, mademoiselle Pemberton, répondit Culpepper en ouvrant la voie.

Il soutint les épaules de l’homme, et monta les escaliers à reculons.

Jane détacha sa coiffe et retira ses gants en les suivant. Déposant les objets sur une table en haut de l’escalier, elle les suivit jusqu’à la chambre à coucher, où ils étendirent l’homme sur le lit.

Culpepper se tourna vers elle, l’air interrogateur.

— S’il vous plaît, allez chercher des linges et de l’eau pour que nous puissions le nettoyer, lui demanda Jane en s’avançant vers le lit.

Le majordome et le valet de pied quittèrent la pièce et la jeune femme scruta l’inconnu. Elle voyait l’autre côté de son visage, maintenant, qui était un peu moins abîmé.

— Qui êtes-vous? murmura-t-elle en touchant doucement son front, qui semblait être la seule partie indemne de son visage.

Simultanément, il enroula la main autour du poignet de Jane, et ses paupières s’ouvrirent sur de stupéfiants yeux couleur cobalt. Elle sursauta en le reconnaissant enfin.

— Lord Colton!

Il plissa brièvement les yeux, puis ses traits se détendirent en un sourire lent.

— Bonsoir, my lady.

— Nous ne sommes pas le soir, et je ne suis pas non plus une lady. Vous ne savez pas qui je suis ?

Il se redressa péniblement et relâcha sa prise sur son poignet, mais sans la libérer. Au lieu de cela, il lui caressa l’avant-bras jusqu’au coude.

— Désolé, ma belle, j’ai oublié votre nom. Ce n’est plus le soir, dites-vous? Nous avons dû passer un agréable moment.

Jane le regarda fixement, se disant qu’il avait dû perdre la raison au cours du combat.

— Vous ne vous souvenez pas?

Il grimaça.

— Apparemment, non. Ah, eh bien, voilà une raison de plus pour recommencer.

Il lui lâcha le coude et glissa son bras autour de la taille de Jane, l’attirant vers lui. Surprise par sa manœuvre, elle perdit l’équilibre et atterrit contre sa poitrine.

Il poussa un hurlement de douleur qui s’acheva par un gémissement.

— Bon sang! Ça fait mal! s’exclama-t-il, puis il la lâcha et porta la main à sa tête. Tout me fait mal.

— Cela ne m’étonne pas, répondit Jane qui tâchait de se dégager de lui sans lui causer davantage d’inconfort.

Au vu de sa réaction, son corps devait également être blessé.

Une femme de chambre entra à ce moment-là, avec des serviettes et de l’eau qu’elle déposa sur la table à côté du lit. Jane se tourna vers elle.

— Merci. Auriez-vous apporté un peu de pommade?

La domestique jeta un regard au vicomte et tressaillit.

— Non, mais je vais en chercher, annonça-t-elle, avant de se tourner et de quitter la pièce.

— Ainsi que le tonique pour les maux de tête de la cuisinière, lui cria Jane.

— Oui, mademoiselle Pemberton.

Jane se retourna vers le lit et vit que le vicomte avait de nouveau fermé les yeux; il semblait s’être rendormi. Trempant un linge dans l’eau chaude, elle l’appliqua sur la coupure de sa joue, essuyant le sang. Quand elle fut propre, Jane entreprit de nettoyer le reste du sang sur son visage. Mais il était si tuméfié, et la chair était si rouge qu’elle n’avait pas l’impression d’être d’une grande efficacité.

Se penchant légèrement vers lui, elle étudia ses traits pour y retrouver l’homme qu’elle connaissait. Anthony, vicomte Colton, était un très beau gentleman, enfoui quelque part sous les blessures qu’il avait subies. Il était également le frère de l’une de ses bonnes amies, Sarah, comtesse de Ware, qui se trouvait actuellement à la campagne, se préparant à donner naissance à son premier enfant d’un jour à l’autre.

Mais, que lui était-il arrivé? Et surtout, pourquoi se trouvait-il sur le pas de la porte de Jane?

— Mademoiselle Pemberton?

Jane se tourna et vit Culpepper entrer dans la chambre.

— Devons-nous envoyer chercher un médecin? J’ai l’impression que ses blessures ne se limitent pas à son visage, remarqua-t-elle.

— Connaissez-vous un médecin discret?

Non, elle n’en connaissait pas. Et la discrétion était essentielle. Jane s’était peut-être soustraite aux règles de la société en se proclamant vieille fille et en quittant la maison de ses parents, mais elle ne souhaitait pas alimenter sa réputation sulfureuse.

— Occupons-nous de lui pour l’instant, décida Jane. Nous verrons comment il va plus tard.

— Ne devrions-nous pas avertir Bow Street pour savoir qui il est?

— Oh ! Je sais qui il est, répondit Jane, scrutant son visage presque méconnaissable. Il s’agit de lord Colton.

La surprise illumina les yeux de Culpepper.

— Je vois. Mes excuses, mademoiselle Pemberton, mais je suis venu vous prévenir que lady Gresham et Mlle Whitford sont arrivées.

— Merci, Culpepper. Pourriez-vous demander à Meg de venir s’occuper de lord Colton?

— Tout de suite.

Jane jeta un dernier regard à l’homme inconscient sur le lit et se hâta de sortir. Elle se précipita en bas dans la salle jardin, située à l’arrière de la maison. Phoebe avait aménagé cette pièce lumineuse et gaie comme si elle faisait partie du jardin qui s’étendait juste derrière les portes donnant sur l’extérieur.

En fait, cette dernière était présente, elle aussi, avec lady Gresham et Mlle Whitford. Assise dans ce qui avait été son fauteuil préféré lorsqu’elle vivait là, Phoebe sourit à Jane en guise de salut. Elle avait l’air incroyablement heureuse, ses yeux verts pétillaient.

Jane choisit la chaise vide près de celle de Phoebe, en face d’un canapé où étaient assises les sœurs, lady Gresham et Mlle Whitford.

— Bienvenue, mesdames. Je suis très heureuse que vous ayez pu venir à notre première réunion officielle de la Société des Femmes de tête.

— Nous sommes ravies d’être invitées, déclara lady Gresham.

Grande et mince, avec une ossature délicate et des cheveux brun brillant, elle était l’incarnation de l’élégance, du moins aux yeux de Jane.

— Pourquoi cette réunion? s’enquit Mlle Whitford sans préambule.

Lady Gresham regarda sa jeune sœur et sembla vouloir prendre la parole, mais Phoebe la devança.

— Avant de commencer la réunion, lady Gresham et Mlle Whitford ont trouvé un chapeau de gentleman sur le pas de ta porte.

Phoebe se leva et s’approcha d’une table près de l’entrée de la pièce, où elle prit un chapeau noir et le ramena là où elles étaient assises.

— Sais-tu à qui il appartient?

L’esprit de Jane s’embrouilla lorsqu’elle le lui prit. S’il n’y avait eu que Phoebe ici, elle lui aurait dit la vérité, mais elle ne connaissait pas suffisamment lady Gresham et Mlle Whitford pour révéler qu’un homme inconscient se trouvait dans la chambre d’amis.

— Je ne sais pas. Peut-être le vent l’a-t-il poussé là depuis la place.

— Un gentleman s’en rendrait compte s’il avait perdu son chapeau, constata Phoebe.

— Peut-être quelqu’un l’a-t-il laissé là exprès, suggéra Mlle Whitford alors qu’une domestique entrait avec un plateau de rafraîchissements qu’elle déposa sur une table basse située entre le canapé et les fauteuils.

— Voulez-vous verser la limonade, s’il vous plaît? lui demanda Jane.

— Merci, Laura, dit Phoebe à la femme de chambre, avec un ton chaleureux.

— C’est un plaisir de vous voir, my lady, déclara la jeune femme tout en servant la boisson.

Mlle Whitford semblait avoir quelques années de moins que sa sœur. Elle avait des cheveux blonds, des yeux noisette clair et une silhouette plus courte et plus galbée. Lady Gresham et elle ne se ressemblaient guère.

— C’est vrai, c’est votre maison, n’est-ce pas? s’enquit Mlle Whitford.

— Oui, mais c’est Jane qui y vit, maintenant, répondit Phoebe, inclinant la tête vers cette dernière.

Mlle Whitford tendit son verre tout en jetant un coup d’œil à Jane.

— Et comment se fait-il que vous viviez seule ici?

— Beatrix! la réprimanda lady Gresham à voix basse avant d’envoyer un regard d’excuse à Jane et Phoebe. Pardonnez ma sœur. Elle s’exprime parfois de manière un peu irréfléchie. Comme nous venons de la campagne, nous ne sommes pas rompues aux convenances de la société.

— Ne vous inquiétez pas, lady Gresham. Je trouve l’attitude de Mlle Whitford rafraîchissante, car, voyez-vous, je suis moi-même assez fatiguée de la société, affirma Jane, souriant à Mlle Whitford d’un air encourageant. Voilà pourquoi je vis seule ici. Je n’ai aucune envie de prendre part aux rituels imposés aux femmes célibataires de mon âge. En outre, l’objectif de la Société des Femmes de tête est de célébrer la féminité et toute l’indépendance que nous pouvons revendiquer.

Mlle Whitford cligna des yeux, ses cils balayant brièvement ses yeux noisette.

— Fascinant. Nous sommes venues en ville pour que je puisse participer à une saison. Je dois dire que l’idée de l’indépendance me paraît agréable.

Elle tourna les yeux vers sa sœur qui, en tant que veuve fortunée, jouissait d’autant d’indépendance qu’une femme pouvait sans doute espérer en avoir.

— Le mariage aussi est agréable, intervint lady Gresham, regardant Phoebe qui venait de se marier et était très heureuse de l’être.

Et à un séducteur avéré, rien de moins. Ou plutôt, un ancien séducteur.

Phoebe prit son verre de limonade.

— Je n’ai pas à me plaindre. Et j’ose dire que si l’une d’entre vous a la chance de trouver un homme comme Marcus, vous ne vous plaindrez pas non plus. Non pas qu’il y ait d’autres hommes comme lui.

Un léger rougissement marqua ses joues tandis qu’elle dégustait sa boisson.

— Alors, que font les femmes de tête? s’enquit Mlle Whitford.

— C’est à nous de décider, déclara Jane. Nous nous soutenons mutuellement, bien entendu, mais peut-être pouvons-nous aussi accomplir quelque chose de significatif pour d’autres femmes.

— Quelle merveilleuse idée! s’exclama lady Gresham, avec une légère pointe de surprise dans le ton. Avez-vous quelque chose de précis à l’esprit?

— Non, mais je suis sûre que nous pouvons trouver une cause à soutenir.

Alors que Jane prenait un biscuit sur le plateau, un grand fracas à l’étage le lui fit lâcher. Son regard se porta sur le plafond, tandis que son pouls s’accélérait.

Phoebe fronça les sourcils.

— Mon Dieu, qu’est-ce que c’était?

— Mon, euh… mon chaton! s’empressa de répondre Jane. Je l’ai ramené à la maison hier.

Elle lut la surprise sur le visage de Phoebe.

— Tu as un chaton?

— Oui. J’espère que ça ne te dérange pas? J’aurais dû te demander d’abord, mais la pauvre bête avait besoin d’un foyer.

Jane se rendit compte qu’elle aurait tout aussi bien pu parler de lord Colton. Lui avait désespérément besoin, non pas d’un foyer, mais de soins. Et elle en discuterait aussi avec Phoebe, mais plus tard.

Culpepper apparut dans l’embrasure de la porte, le front plissé par l’inquiétude.

— Mademoiselle Pemberton, puis-je vous dire un mot?

Une vague d’inquiétude saisit Jane qui se leva de sa chaise.

— Veuillez m’excuser un instant, réussit-elle à dire calmement avant de quitter la pièce d’un pas tranquille, au moment où un second bruit retentissait à l’étage.

Elle suivit Culpepper dans le hall et chuchota frénétiquement.

— Bon sang! Mais que se passe-t-il?

Culpepper fronça les sourcils, visiblement frustré autant qu’agacé.

— Je crains que lord Colton ne se soit réveillé et ne soit plutôt… d’humeur perturbatrice. Meg et Jones tâchent de le faire taire, mais j’ignore s’ils y parviendront.

Le bruit de quelque chose qui se brise résonna dans les escaliers, et Jane pria pour que ses invités, surtout Phoebe, ne l’entendent pas.

— Visiblement, non, répliqua Jane. Je vais monter, après avoir ajourné la réunion. Voulez-vous bien les raccompagner rapidement?

Elle revint dans la salle jardin en affichant un large sourire artificiel.

— Je vous demande pardon, mes amies, mais je crains que le chaton n’ait quelques difficultés. Pourrions-nous reporter la réunion? Je vous remercie d’être venues aujourd’hui, et je suis navrée d’écourter le temps que nous passons ensemble.

Jane se retourna et quitta précipitamment la pièce avant qu’un autre bruit ne vienne compromettre la crédibilité de son histoire de chaton.

Se hâtant de remonter dans la chambre où elle avait laissé lord Colton inconscient, elle s’arrêta net devant le spectacle qui s’offrait à elle. Les débris d’un vase cassé jonchaient le sol, une table était renversée, et Jones, le jeune et vigoureux valet de pied qui avait aidé à porter le blessé à l’étage, se massait la mâchoire tout en fronçant les sourcils en direction du vicomte. Ledit vicomte se trouvait actuellement de l’autre côté du lit, à tenir la main de Meg en lui souriant.

— Que se passe-t-il ici? demanda Jane.

Elle contourna Jones et lui jeta un regard d’excuse en se dirigeant vers Colton et Meg.

— J’étais en train de dire à cette belle créature à quel point elle est magnifique, bafouilla le vicomte.

Meg esquissa un sourire et retira sa main. Jane toucha le bras de la femme de chambre.

— Je suis vraiment désolée, Meg, lui dit-elle avant de s’interposer entre eux et de lancer un regard noir à Colton. Vous êtes ivre. Et blessé. Pourquoi avez-vous quitté le lit?

Il grimaça et plissa brièvement ses yeux bleus.

— À quel point suis-je blessé? Je ne me souviens pas…

Jane le poussa contre le côté du lit, posant un instant les mains sur son torse. Il glapit de douleur, et elle éprouva un pincement de regret. Mais pas plus. Il se comportait de manière horrible. Peut-être aurait-elle dû le jeter dans un carrosse et le renvoyer chez lui. Oui, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire.

Lord Colton retira sa veste et la laissa tomber sur le sol, puis il entreprit de déboutonner son gilet.

— Que faites-vous?

— Je crains que mes côtes ne soient meurtries. Ou cassées.

Il grimaça à nouveau en retirant son gilet. Puis il retira sa cravate et essaya de jeter un regard par l’encolure ouverte de sa chemise. Écartant le vêtement de son torse, il se renfrogna. Marmonnant un juron, il tira la chemise sur sa tête avec un gémissement.

— C’est mieux, dit-il en examinant à nouveau son torse.

Une légère ecchymose colorait déjà le côté gauche, entre la poitrine et l’abdomen. Une poitrine et un abdomen plutôt musclés.

Jane se détourna de lui quand elle se rendit compte qu’elle le fixait. Il allait peut-être devoir se reposer avant qu’elle ne le mette à la porte.

— Je crois que je devrais me reposer, marmonna-t-il, donnant voix à ses pensées.

Il tomba à la renverse sur le lit et haleta.

— Oh!

Il se toucha le visage avec précaution. Jane jeta un regard vers la table de l’autre côté du lit, et se rendit compte que c’était celle qui avait été renversée.

— Où est la pommade? s’enquit-elle.

— Quelque part, dit Meg. Je vais la trouver.

La domestique se rendit de l’autre côté de la chambre pour chercher l’onguent.

— Jones, pourriez-vous retirer les bottes de lord Colton? lui demanda Jane.

Elle se sentait mal à l’aise de lui demander, ainsi qu’à Meg, d’aider le vicomte alors qu’il s’était si mal comporté, mais elle savait que son esprit était altéré par la boisson, et sans doute par la douleur. Oui, il était peut-être préférable qu’il reste. Pour l’instant. Elle reporta son attention sur lui et vit qu’il la regardait, l’air consterné.

— Est-ce que je vous connais? l’interrogea-t-il.

Elle ignora sa question.

— Vous allez rester ici pour l’instant.

Ses lèvres esquissèrent un sourire narquois, mais plutôt charmant.

— Seulement si vous promettez de rester avec moi.

— Vous avez besoin de dormir, répondit Jane, qui leva les yeux au ciel.

Lord Colton baissa le regard vers le lit tandis que Jones lui retirait sa seconde botte.

— Ou lui, ajouta-t-il, agitant les sourcils de manière suggestive.

Secouant la tête, Jane adressa un autre regard d’excuse à Jones.

— Peut-être devriez-vous l’aider à replonger dans l’inconscience.

Le valet de pied sourit.

— J’en serais ravi.

Jane lui sourit à son tour.

— Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais que vous restiez dehors, près de la porte. J’ose espérer qu’il sera fatigué après toutes ces bêtises.

En réponse à son intuition, les ronflements du vicomte envahirent la pièce.

Meg revint de son côté du lit avec le pot de pommade.

— Je l’ai trouvé.

Jane lui prit le remède.

— Merci. Pourriez-vous rapporter de l’eau? La coupure sur sa joue s’est remise à saigner.

Elle se demanda si elle avait besoin d’être recousue, ce qui nécessiterait l’intervention d’un médecin. Meg se retira, et Jane baissa les yeux sur son patient. Oui, il était maintenant sous sa responsabilité. Du moins pour l’instant.

— Vous êtes dans un triste état, dit-elle d’une voix douce en ouvrant le couvercle de la pommade.

Trempant ses doigts dans l’onguent épais, elle l’étala le long de la rougeur de sa mâchoire où une autre ecchymose commençait à se former. Puis sur sa joue, en veillant à ne pas trop toucher la coupure. Elle remonta jusqu’à son œil tuméfié, puis de l’autre côté de son visage qui, bien que moins meurtri, commençait à arborer des couleurs qui trahissaient le fait qu’il n’avait pas été épargné pendant la bagarre.

Et de quelle bagarre parlait-on? Qu’avait-il fait pour mériter une telle correction? Elle tressaillit intérieurement en pensant à la violence qui avait dû se déchaîner. Elle se souvint également de l’avoir vu se battre lors du bal masqué de Brixton Park le mois précédent. Ce comportement était-il devenu habituel pour lui? Elle n’arrivait pas à faire le lien avec l’homme qu’elle avait rencontré quelques années auparavant. Mais c’était avant qu’il ne commence à fréquenter le mari de Phoebe, le marquis de Ripley. Ce dernier était un séducteur invétéré qui ne se souciait guère des règles de la société. Du moins, avant sa rencontre avec Phoebe. Aujourd’hui, il était désespérément amoureux et complètement repenti.

Pour autant, Jane n’avait jamais entendu dire que Ripley était un bagarreur. En fait, c’était lui qui avait mis fin à l’altercation de Colton au bal. Était-il au courant des agissements de son ami? Ripley pouvait peut-être aider.

Jane secoua la tête. Évidemment, il n’était pas au courant : il profitait de son récent mariage avec Phoebe, comme il se devait. Jane ne voulait pas le déranger avec cela ni son amie. Pas pour l’instant, en tout cas.

Après s’être occupée de son visage, Jane observa l’ecchymose sur sa poitrine. S’était-elle étendue depuis qu’il avait retiré sa chemise?

Elle déglutit en recouvrant ses doigts d’un peu plus de pommade et se dit qu’il n’était pas vraiment convenable de masser la poitrine nue d’un homme. Un homme qui n’était pas son mari et qui résidait chez elle. Une maison dans laquelle elle vivait seule, au mépris flagrant des règles de la société. Doux Jésus! Était-elle maintenant une sorte de version féminine de Ripley?

Cette pensée fit naître un sourire sur ses lèvres. Puisque Phoebe avait fait cela avant Jane, peut-être était-ce elle qui était la version féminine de Ripley et que c’était ainsi qu’ils s’étaient trouvés.

Mais non. Phoebe n’avait jamais été une séductrice. Au contraire, elle n’avait rien voulu avoir affaire avec les hommes pour des raisons tout à fait compréhensibles et incontestables.

Jane, cependant, n’était pas comme Phoebe. Elle était plutôt… intéressée par les hommes. En réalité, elle n’en avait jamais été aussi consciente jusqu’à cet instant, alors que le bout de ses doigts caressait la surface dure et musclée de la poitrine plutôt appréciable de lord Colton.

Rapidement, les joues enflammées, elle acheva sa tâche. Que diable était-elle en train de faire? Elle avait quitté ses parents et s’était proclamée vieille fille, s’installant ici pour éviter un mariage vers lequel ils la poussaient.

Ne pas vouloir M. Brinkley ne signifie pas que tu ne veux aucun homme.

Jane souffla. C’était vrai. En fait, depuis que ses amies, Arabella et Phoebe, s’étaient toutes deux mariées dernièrement et avec bonheur, Jane se sentait… déstabilisée. Non pas parce qu’elle voulait désespérément un mari. Non, elle voulait ce qu’un mari pouvait lui apporter, ce sourire de satisfaction secret que ses deux amies arboraient désormais lorsqu’elles parlaient de leur époux ou qu’elles regardaient dans leur direction. La chaleur et… le désir qui illuminaient leurs yeux. C’était précisément ce que Jane désirait.

Quelle ironie! Elle venait de se mettre dans une situation qui rendait cette éventualité encore plus improbable que par le passé. C’était ironique et frustrant.

Fronçant les sourcils, elle remit le bouchon sur la pommade. Son regard parcourut le corps de lord Colton jusqu’à ce qu’elle aperçoive ses bas. Il fallait probablement les enlever aussi.

Elle posa la pommade sur le bord du lit, puis se baissa pour les lui retirer. Lorsqu’elle exposa ses mollets et les poils sombres qui les recouvraient, son ventre se mit à palpiter. Le terme « inapproprié » était loin d’être suffisant pour décrire cette situation.

À présent qu’il était pieds nus, elle se demanda s’il fallait aussi dénuder le reste de son corps. Il serait certainement plus à l’aise. Et ne fallait-il pas qu’elle vérifie s’il avait d’autres blessures?

Non. Elle laisserait le médecin discret, à supposer qu’ils puissent en trouver un, s’occuper de cela. Elle ricana et s’éloigna du lit. Elle n’avait pas à prendre plaisir à s’occuper de lord Colton. Surtout qu’il avait frappé son valet de pied et conté fleurette à sa femme de chambre.

Meg revint à ce moment-là avec de l’eau. Elle jeta un regard autour d’elle, cherchant manifestement où la poser.

— Laissez-moi faire!

Jane s’empressa de redresser la table et de la placer à côté du lit pour que Meg puisse y déposer l’aiguière. Ensuite, la domestique prit la bassine et les serviettes qu’elle plaça à côté.

Sa maîtresse se tourna vers elle.

— Lord Colton vous a-t-il fait du mal?

— Non, mademoiselle. Je ne pense pas qu’il se soit même rendu compte de qui j’étais. Il m’a invitée à danser, puis il a suggéré que nous trouvions un coin sombre dans le jardin après, raconta-t-elle, avant d’éclater de rire. Je crois qu’il m’a prise pour une lady.

Jane secoua la tête.

— Je suis soulagée d’apprendre qu’il ne s’agissait que de cela. Merci de votre aide. Pourriez-vous voir si Culpepper est libre?

— Je suis là, mademoiselle, dit le majordome en entrant dans la pièce, son regard se posant sur la poterie brisée. Meg, pourriez-vous nettoyer ceci, s’il vous plaît?

— Tout de suite.

La jeune femme se retira, sans doute pour aller chercher un balai. Culpepper s’approcha du lit en fronçant les sourcils.

— Je vois qu’il s’est rendormi.

— Oui, après s’être déshabillé, précisa Jane. Il a dit que ses côtes étaient peut-être cassées. Et son visage saigne à nouveau.

Elle fronça les sourcils, se tournant vers Culpepper, croisant son regard.

— Nous ne connaissons peut-être pas de médecin discret, mais nous devons en trouver un. Pourriez-vous faire cela?

Le majordome lui adressa un signe de tête.

— Je m’en occupe.

Jane lui sourit avec reconnaissance.

— C’est vraiment gentil de votre part. Merci, Culpepper.

— Y aura-t-il autre chose, mademoiselle?

Elle s’apprêtait à dire que non, puis elle se rendit compte qu’il y avait autre chose.

— Oui, en effet. J’ai besoin d’un chaton.

Note de la traductrice (NdT) : les coureurs de Bow Street furent les premières forces de police professionnelles de Londres.

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